Savoir lâcher prise

Il peut arriver de ressentir, un jour ou l’autre, une impression que les choses ne sont plus ce qu’elles étaient ; comme si nous nous retrouvions dans une sorte de cul-de-sac où ce que nous faisions jusque-là ne semble plus aller comme avant. Que faire ?

C’est alors le moment de rentrer en soi et de faire des changements. Changer peut-être notre vision des choses, renouveler nos façons de faire, réexaminer nos valeurs, nos objectifs, aller chercher conseil et aide auprès d’une autre personne, ou, tout simplement, prier et rester ouverts.

Un changement qu’on peut avoir à faire, dans de tels moments, s’appelle « lâcher-prise ». Lâcher prise dans le bon sens du terme, non pas dans le sens de démissionner, se relâcher ni devenir indifférent.

Une escalade interrompue

Prenons un exemple concret pour donner une image du processus. Imaginons que vous aimez la marche en montagne. Vous êtes en train d’avancer sur un sentier qui est justement celui qui vous permettra de réaliser votre rêve d’aujourd’hui : vous rendre jusqu’au sommet de la montagne. Vous aviez hâte à cette activité depuis quelques semaines et voilà qu’aujourd’hui, vous pouvez la réaliser.

Or, plus haut sur la montagne, vous commencez à voir des surfaces glacées ou enneigées dans des pentes assez prononcées. Et, à partir d’un endroit bien précis, vous avez une sensation étrange. Vous avez le vertige, juste à envisager de poursuivre votre ascension ; cette sensation se maintient tant que vous projetez d’aller plus loin.

Par contre, en revenant en arrière sur le sentier, vous vous sentez mieux, comme « plus protégé », même si vous êtes seul. C’est comme si de façon invisible, on vous communiquait les impressions suivantes : « Nous t’avons accompagné et protégé jusqu’ici. Si tu vas plus loin, tu assures tout seul ta protection, sans notre aide, parce que tu vas t’exposer inutilement à des dangers. »

Et comme l’impression persiste, vous jugez qu’il est préférable de rebrousser chemin. S’acharner en se disant : « Je ne suis pas un faible ; je me rends au sommet coûte que coûte ! » cela peut effectivement vous faire courir de gros risques. Donc, « lâcher prise » ici — par rapport au projet d’aujourd’hui — vous semble une sage décision, même si vous n’en connaissez pas vraiment les raisons concrètes.

Quand les affaires tournent mal

Prenons maintenant l’exemple d’un homme d’affaires pour qui tout va actuellement très bien. Et à quoi pense-t-il, étant donné qu’il vit sous le signe de la prospérité ? À augmenter son chiffre d’affaires, car il veut être un « gagnant » dans son domaine. Il investit toujours plus dans ses entreprises puis… se retrouve un jour face à un obstacle imprévu : la demande pour le produit qu’il offre tombe en chute libre, de façon tout à fait inattendue. Les emprunts qu’il a contractés pour ses investissements demandent toujours à être remboursés, eux. Et c’est alors que lui, qui voulait briller dans ce domaine en remportant beaucoup de succès, se retrouve maintenant face aux difficultés financières, face à un danger de faillite, en dépit de tous ses efforts actuels pour relancer son produit.

À partir d’ici, cet homme d’affaires peut vivre beaucoup d’angoisse, d’insécurité, se décourager… à moins qu’il ne se décide courageusement à faire d’abord le deuil de l’image de réussite qu’il voulait projeter, et d’accepter humblement ce qui l’attend désormais sur son chemin : les événements ainsi que les leçons de vie. En « lâchant prise » ici, il se donne la chance de renaître, de découvrir d’autres valeurs bien plus importantes que celle consistant à vouloir réussir mieux que tout le monde.

Or, il aurait pu lâcher prise avant, en renonçant à ses ambitions trop élevées, lorsque les choses allaient bien pour lui. À un moment précis, sa voix intérieure lui indiquait de cesser de viser toujours plus haut, de se contenter de ce qu’il avait atteint jusque-là, et qui était déjà très appréciable. Ça lui aurait permis, à lui et à sa famille, une belle qualité de vie pendant plusieurs années, du temps pour s’occuper d’autre chose, et, ce qui n’est pas moindre, la possibilité de passer à travers une difficulté inattendue comme celle-ci. Ça lui aurait donné le temps de se retourner pour réorienter sa production autrement, ou la possibilité de réduire sans problème son chiffre d’affaires.

Malheureusement, au lieu de faire un plus petit lâcher-prise au bon moment, il a dû en faire un plus important, par la suite, lorsqu’il s’est retrouvé face à des conséquences dures qu’il aurait pu éviter, s’il n’avait pas interprété les indications discrètes de sa voix intérieure comme un signe de faiblesse qui ne correspond pas à l’image d’un vrai « gagnant ».

L’art de passer à autre chose

On pourrait y aller encore avec d’autres exemples, comme celui d’un artiste qui, après avoir été au faîte de la popularité et du succès, doit maintenant faire un lâcher-prise et accepter, soit de poursuivre sa carrière de façon plus modeste, soit d’y mettre fin pour vivre de tout autres expériences de vie. Pour un choix comme pour l’autre, le lâcher-prise met fin à toutes sortes de tracasseries sur les façons dont il pourrait s’y prendre pour maintenir le plus possible cette popularité. En prenant cette décision, une sensation de légèreté l’envahit, une impression « d’avoir maintenant des ailes » pour passer à autre chose…

La vie terrestre est une marche où on doit y vivre des expériences multiples en vue d’un objectif plus grand et plus beau encore, qui concerne l’ensemble de notre existence. Pour bien vivre chaque étape de cette vie terrestre, il faut savoir tourner la page, lorsque celle-ci est terminée, et passer à autre chose. C’est ce qu’on pourrait appeler « mourir à quelque chose pour renaître à autre chose ». Et ce qu’on a vécu jusque-là ne s’efface pas en nous, mais fait partie d’un bagage précieux destiné à enrichir notre être, le perfectionner et le préparer pour une autre étape vers le grand objectif ultime qui nous est commun à tous.

Il y a de multiples chemins pour cela, des chemins à la mesure de chacune des personnalités. L’enjeu n’est pas l’apparence ni l’importance extérieure du chemin, mais la façon personnelle dont nous le parcourons, par notre manière d’être, le sérieux et l’amour que nous mettons à bien réaliser chacune de ces étapes. Puis, à un moment donné, notre voix intérieure nous fait des signes de nous préparer à un changement.

Il faut alors faire attention de ne pas rester accroché à l’une de ces étapes ni d’essayer de s’y maintenir désespérément, alors que tout nous indiquerait de faire un changement ; soit de passer à tout autre chose dans certains cas, soit de poursuivre ce que nous faisions jusque-là, mais de changer la façon de le faire, d’y donner un autre sens.

Guy Poulin

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