Le Tibet et la non-violence : À la recherche du bon combat

Le Tibet a vécu pendant des siècles fermé sur lui-même, interdit aux étrangers, faisant rêver les aventuriers qui y voyaient une sorte de paradis perdu. En 1949 cependant, le Tibet fut envahi par la Chine communiste qui venait officiellement le «libérer» d’un régime féodal dominé par les superstitions. Les 8 500 soldats tibétains ne purent résister à l’armée rouge forte de 300 000 hommes. La presque totalité des monastères furent détruits et les Tibétains estiment à un million le nombre de morts causées par cette guerre ou par la famine qui en résulta.

L’invasion du Tibet : une catastrophe annoncée

Dans un testament rédigé un an avant sa mort, survenue en 1933, le 13e dalaï-lama avait déjà prédit, de manière prophétique, ce qui adviendrait si le Tibet ne s’ouvrait pas au monde, s’il refusait de se moderniser et continuait ses querelles internes :

«Dans peu de temps, nous devrons faire face à l’invasion rouge. Lorsque cela arrivera, nous devrons être prêt à nous défendre. Sinon, nos enseignements spirituels et culturels seront effacés. Les monastères seront pillés et détruits. Les moines et les nonnes tués ou chassés. Nous deviendrons les esclaves de nos envahisseurs et devrons errer comme des mendiants…»

Onze siècles plus tôt, le sage indien Padmasambhava avait annoncé : «Quand l’oiseau de fer volera et que les chevaux iront sur des roues, le peuple tibétain sera éparpillé comme des fourmis sur la surface de la Terre…» (1)

L’actuel dalaï-lama partage complètement les opinions de son prédécesseur sur la nécessité de l’ouverture au monde et à la science, et sur les conséquences désastreuses annoncées dans la prophétie.

Le dalaï-lama en exil et la non-violence

Depuis l’invasion chinoise, le Gouvernement tibétain est exilé en Inde, avec l’actuel dalaï-lama à sa tête qui poursuit un combat médiatique pour la libération de son pays, un combat non-violent à la manière de Gandhi qui lui a valu le prix Nobel de la paix en 1989. Au cours de son discours d’acceptation, il s’exprimait ainsi :

«La souffrance de notre peuple pendant les quarante années d’occupation est bien documentée. Nous avons mené un long combat et nous savons que notre cause est juste. Parce que la violence ne peut engendrer que violence et souffrance, notre combat doit demeurer non-violent et libre de toute haine. Nous tentons de mettre fin à la souffrance de notre peuple, et non pas à en faire souffrir d’autres.

«C’est en gardant cela à l’esprit que j’ai proposé à de nombreuses reprises des négociations entre le Tibet et la Chine.

«…En tant que moine bouddhiste, ma préoccupation s’étend à tous les membres de la famille humaine et, à vrai dire, à tous les êtres sensibles qui souffrent.

«…Ce prix confirme notre conviction qu’avec l’aide des armes de la vérité, du courage et de la détermination, le Tibet sera libéré.» (2)

Manifestations et répression à Lhassa

À partir du 10 mars 2008, des moines bouddhistes manifestent au Tibet. Le 14 mars, la situation explose à Lhassa, alors qu’une centaine de moines sont violemment réprimés par les forces de l’ordre et que des centaines de Tibétains en colère viennent se joindre aux moines. Les manifestants mettent le feu aux boutiques chinoises, tandis que la police tire sur la foule.

De son côté, le dalaï-lama a émis un communiqué demandant aux deux parties d’éviter la violence et exhortant les autorités chinoises à prendre en compte la rancœur du peuple tibétain en amorçant un dialogue avec celui-ci.

Le Tibet est à nouveau fermé aux touristes. Dans le passé, la Chine n’a pas hésité à réprimer les manifestations par la force, mais les autorités ne peuvent plus démontrer une telle rudesse, alors que les yeux du monde sont maintenant tournés vers elles, à la veille des Jeux olympiques qui doivent avoir lieu à Pékin en août 2008. (3)

Loin de fomenter la violence, comme l’en accusait les autorités chinoises – qui allaient jusqu’à qualifier le dalaï-lama de «loup dans des vêtements de moine» – le Gouvernement tibétain en exil a demandé de cesser temporairement les manifestations contre la Chine en signe de respect et de solidarité pour les victimes du séisme au Sichuan (4).

Faut-il résister à la violence ?

Posons-nous maintenant la question : Que penser du concept de la non-violence et de ce qu’il englobe ? Le fait d’être non-violent implique-t-il de ne pas se défendre face aux autres, de céder et de souffrir en abandonnant le terrain aux personnes de mauvaise volonté ? Ou de «tendre l’autre joue», comme le disent les Évangiles. Cependant, il faudrait d’abord savoir ce que Jésus voulait réellement exprimer par ces paroles.

Nous connaissons son exhortation à aimer nos ennemis (Matthieu 5,43-47) : «Vous avez appris qu’il a été dit : Tu aimeras ton prochain, et tu haïras ton ennemi. Et moi, je vous dis : Aimez vos ennemis et priez pour ceux qui vous persécutent, afin d’être vraiment les fils de notre Père qui est aux cieux, car il fait lever son soleil sur les méchants et sur les bons, et tomber la pluie sur les justes et les injustes. Car si vous aimez ceux qui vous aiment, quelle récompense allez-vous en avoir ? Les collecteurs d’impôts eux-mêmes n’en font-ils pas autant ? Et si vous saluez seulement vos frères, que faites-vous d’extraordinaire ? Les païens n’en font-ils pas autant ?»

Considérons maintenant ce conseil de «tendre l’autre joue», tel qu’on peut le lire dans Luc 6,29 : «À qui te frappe sur une joue, présente l’autre. À qui te prend ton manteau, ne refuse pas non plus ta tunique» ?

Sur un site Web, des adolescents donnent leur avis sur cette question. Certains disent qu’il ne faut pas résister (une jeune fille de 17 ans), d’autres qu’il faut plutôt freiner les agresseurs, que nous les aidons à contrôler leur violence en leur imposant des limites (des jeunes hommes de 17 et 19 ans) ou qu’ils n’ont jamais bien compris cette phrase entendue à la messe dans leur enfance (un jeune homme de 15 ans). D’ailleurs, le «qui te prend ton manteau» de la citation biblique est bien d’actualité, dans le contexte du «taxage» entre jeunes.

Clairement, cette parole biblique a troublé des générations de chrétiens depuis deux mille ans, tels que ceux du Moyen Âge qui se faisaient massacrer lors des raids et des pillages normands («Libérez-nous, Seigneur, de la fureur des hommes du Nord», priait-on à l’époque, «A furore Normannorum, libera nos, Domine»).

Or, cette parole demeure encore une énigme pour beaucoup d’entre nous. «Aimez vos ennemis !» Mais comment ? La citation suivante, tirée du Message du Graal de Abd-ru-shin, peut apporter une réponse à notre questionnement sur la non-violence :

«La religion de l’amour est mal comprise parce que la notion d’amour fut déformée et altérée de multiples façons. En effet, l’amour véritable est en grande partie fait de sévérité. (…)

«Si donc il est écrit : ‘Aimez vos ennemis !’ cela signifie : ‘Faites ce qui leur est utile. Châtiez-les donc s’il n’est pas d’autre moyen de les faire revenir de leur erreur !’ Cela revient à les servir, à condition toutefois de faire régner la justice, car l’amour ne saurait être dissociée de la justice ; ils sont uns !

«Faire preuve d’une indulgence inconsidérée reviendrait à encourager les défauts de l’ennemi et à le laisser ainsi glisser sur la pente escarpée. Serait-ce là de l’amour ? Bien au contraire, ce serait là se charger d’une faute ! (…)

«Une fois dépouillée de toute déformation et de toute étroitesse dogmatique, la religion de l’amour deviendra un enseignement on ne peut plus sévère et naturel, où il n’y aura place ni pour la faiblesse ni pour une indulgence dépourvue de logique.» (5)

Les chrétiens parlent d’amour du prochain et les bouddhistes de compassion, mais dans les deux cas le questionnement relatif à l’attitude à adopter face à la violence est similaire.

Au début de cet article, nous avons cité la prophétie du 13e dalaï-lama, incluse dans son testament, qui demandait aux Tibétains de se défendre contre les envahisseurs, afin de sauvegarder leur culture spirituelle et leur mode de vie. La prophétie s’est malheureusement réalisée, puisque les Tibétains n’ont pas pu changer les choses à temps, et l’actuel dalaï-lama admet que cela fait partie du «karma du Tibet».

C’est-à-dire que le fait de n’avoir pas pris les moyens pour se défendre – établir une armée efficace, s’ouvrir sur le monde afin d’avoir accès à la science et à des alliances stratégiques –, a eu pour répercussion de devenir la proie des envahisseurs. En d’autres mots, on pourrait tirer cette conclusion : il s’agit pour l’homme de développer sa spiritualité, mais sans négliger les aspects matériels, sinon il peut en souffrir amèrement.

Le bon combat

Il y a bien longtemps, les Incas ont vécu un destin similaire. Abd-ru-shin en parle dans son livre «Questions et réponses». À un lecteur qui lui demandait comment expliquer le destin tragique des Incas, des êtres purs et candides qui souffrirent aux mains des conquistadors, il expliqua que les Incas «vivaient comme des agneaux inoffensifs». «Or, il est notoire que les agneaux et les loups ne peuvent coexister», écrivait-il.

«De cet événement l’humanité peut à nouveau tirer une leçon : à savoir que l’être humain a le devoir de toujours demeurer vigilant. Spirituellement et matériellement. Un homme – si évolué soit-il spirituellement – vivant déjà conformément aux principes de la Lumière, subira forcément des préjudices s’il n’est pas en même temps vigilant sur le plan matériel, s’il oublie l’entourage terrestre au milieu duquel il est tenu de vivre en sa qualité d’être humain et n’en tient pas compte, mais ne pense qu’à sa vie spirituelle tout en vivant sur terre. Il donne ainsi libre cours aux malveillances de ses prochains, favorise le développement de leurs faiblesses et de leurs fautes et leur donne – par surcroît – l’occasion de s’y déchaîner. Et cela est faux !»

«Grâce à la vigilance, bien des maux peuvent être prévenus avant même que l’attaque ne puisse se déclencher. Voilà le bon combat, dans le sens qu’exige la Volonté de Dieu. C’est avec et par une inébranlable vigilance que tous doivent combattre !» (6)

Normand Charest

__________________

(1) Pico Iyer: «The Open Road – The global journey of the Fourteenth Dalai Lama», Alfred A. Knopf, New York, 2008

(2) Discours du 14e dalaï-lama, Tenzin Gyatso, sur : http://nobelprize.org

(3) Informations prises sur : www.tibet-info.net, www.nytimes.com (New York Times)

(4) www.tibet-info.net

(5) Abd-ru-shin : «Dans la Lumière de la Vérité – Message du Graal», tome II, conférence «La religion de l’amour», Éditions du Graal

(6) Abd-ru-shin : «Questions et réponses», question n° 78, Éditions du Graal

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