On entend souvent parler, dans des ouvrages de psychologie ou de connaissance de soi, qu’il nous faut retrouver «l’enfant en nous». S’agit-il seulement d’une expression imagée ou cela cache-t-il un sens plus profond ? À vrai dire, comment retrouver l’enfant en nous, comment retrouver cette candeur?
Selon le Message du Graal, la candeur n’est pas réservée seulement aux enfants, mais elle est aussi essentielle à tous les êtres humains, car nous sommes nous aussi des «enfants de la Création», et c’est ainsi que nous devons nous comporter pour agir de manière juste et profitable à tous.
À ce propos, rappelons-nous le conseil de Jésus, donné il y a déjà deux mille ans, de «redevenir comme des enfants».
Comme des enfants, au début de l’humanité, nous avons pris conscience de notre petitesse devant la puissance des forces de la nature – le tonnerre, les tempêtes, les grands prédateurs – puis devant la grandeur du Créateur lui-même, qui était aussi notre Protecteur. Reconnaître sa grandeur mena aussi à reconnaître la sagesse de ses lois et à les respecter. Ainsi, comme des enfants, nous avons connu la confiance et nous nous sommes laissés guider.
Plus tard, l’homme beaucoup plus développé intellectuellement s’est éloigné de Dieu et de la voie juste tracée par Lui. Comme disent les enfants, il se croyait «devenu grand maintenant» et n’avait plus besoin de personne pour le conseiller. En ne faisant qu’à sa tête, il agissait désormais de manière contraire aux lois de Dieu et de la nature qui garantissaient l’harmonie des mondes.
De ce fait, il avait causé le chaos par ses mauvaises habitudes de vie. Les sociétés, les familles et les couples furent perturbés, car plus rien n’était basé sur l’amour des autres et sur une vision d’ensemble de la Création. La nature aussi souffrit de cette fausse attitude.
Lorsque les Européens sont arrivés en Amérique du Nord, il y a quelques siècles, ils y ont trouvé une terre riche et apparemment vierge, une «terre promise» qu’ils ont vite surexploitée. Ils ont pris possession de cette terre, pourtant déjà habitée par des populations autochtones depuis près de 10 000 ans dans certains cas, populations qu’ils ont repoussées au fur et à mesure de leur envahissement.
Tant que l’homme vivait de manière candide et qu’il se laissait guider en toute confiance par les aides invisibles, il respectait la terre où il vivait. Ainsi, les peuples «sauvages» croyaient à l’existence d’un maître pour chacune des espèces animales et végétales qui les entouraient. Par conséquent, ils demandaient humblement à ces maîtres de leur donner ce qu’il leur fallait pour vivre – la viande et la peau d’un animal, l’écorce ou les racines d’un arbre – et ils les remerciaient par des rituels et des offrandes symboliques.
Comme d’autres peuples anciens, ils croyaient à l’existence d’êtres invisibles vivants dans les pierres ou les cours d’eau, parlant par le tonnerre ou apportant la pluie. Les témoignages en ce sens sont nombreux.
À titre d’exemple, un mythe Cherokee (1) raconte qu’un jour, les animaux s’étaient réunis en conseil au sommet d’une colline et qu’ils avaient convenu de se venger des humains qui les tuaient sans le respect naturel qui leur était dû. Cette vengeance devait prendre la forme de maladies et de mauvais rêves.
Par contre, sur un autre sommet les plantes s’étaient aussi réunies et avaient offert aux humains de les soigner. Chaque arbre, chaque plante avait déclaré : «J’apparaîtrai à l’homme pour l’aider, lorsqu’il m’en fera la demande.» Ce fut ainsi que commença l’utilisation des plantes médicinales par les humains.
De la même manière, chez les Innus du nord-est du Québec (2), les anciens disaient : «Ne gaspillez jamais la viande du caribou, car il est protégé par un esprit.» Et lorsque les chasseurs ne respectaient pas ce conseil, le maître des caribous apparaissait au chaman pour les mettre en garde. Sa voix, disait-on, était terrifiante.
Les populations d’origine européenne dominèrent rapidement l’Amérique du Nord. Ils avaient tout fait pour enlever aux premiers habitants leur mode de vie, leurs croyances et leurs valeurs. Après avoir perdu leur territoire, les Amérindiens qui avaient survécu aux guerres et aux maladies devaient maintenant perdre leur culture et vivre comme des Blancs pour ne pas disparaître.
Mais cette conversion forcée n’avait pas réussi, car elle était contre nature. Le résultat fut plutôt un grand mal de vivre. Et le suicide si répandu de nos jours dans les réserves est le fruit de cette perte d’identité qui mène encore beaucoup de leurs habitants au désespoir. Ils ne peuvent plus être ce qu’ils étaient jadis, et ne sont pas non plus devenus comme des Blancs. Ils vivent souvent entre deux mondes. Et les abus de drogue, d’alcool ainsi que le suicide sont des tentatives de fuite loin de cette existence où ils ne voient plus d’espoir.
Tous les projets menant vers la «guérison» de ce mal de vivre utilisent d’ailleurs les valeurs amérindiennes traditionnelles, projets dans lesquels les anciens de la communauté jouent un rôle primordial.
Avec le recul, les documents historiques en faisant foi, il est facile de constater les terribles erreurs du passé. La «civilisation» dominée par l’intellect recouvrait en réalité un appât du gain prêt à tout pour parvenir à ses fins : esclavage des Africains, génocide des Autochtones… le tout justifié par des impératifs économiques et le mensonge d’une supposée supériorité de la race. Cela laisse évidemment un goût amer, et l’on ne peut que ressentir de la honte devant ces faits. On se demande comment réparer. Mais quelle leçon en avons-nous retirée pour aujourd’hui ?
Cette attitude dominatrice, cet appât du gain et ce besoin de puissance ne sont possibles que lorsque nous nous sommes coupés de notre origine spirituelle. Car notre esprit, lui, notre moi véritable, sait qu’il n’est qu’une petite étincelle dans une Création immense. Et il comprend que son bonheur réside seulement dans le respect plein de gratitude des lois qui régissent les mondes.
C’est cela qu’il nous faut retrouver, lorsque nous parlons de «retrouver l’enfant en nous». Retrouver l’attitude juste, et notre vraie place dans la Création, dans laquelle nous ne sommes que des enfants. Retrouver l’équilibre naturel, c’est-à-dire vivre de manière plus intuitive, sans être dominé par l’intellect. Redonner à la nature une plus grande place dans nos vies, en respecter les rythmes et les lois. Et se laisser guider sur la voie juste tracée pour nous par le Créateur. La seule qui puisse nous mener au bonheur.
Car nous ne sommes pas les «maîtres du monde», mais plutôt des locataires bien dérangeants. L’état actuel de notre planète et de nos sociétés en fait foi.
Normand Charest
(1) Peter Nabokov, Where the Lightning Strikes – The Lives of American Indian Sacred Places
(2) Serge Bouchard, Récits de Mathieu Mestokosho, chasseur innu
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