Nation et nationalité

Qu’est-ce qu’une nation ? Peut-on départager les hommes politiques, les juristes, les ethnologues et bien d’autres protagonistes qui débattent de la nationalité ? Ne peut-on considérer cela d’un tout autre point de vue ?

Le point de vue d’Ernest Renan

Ernest Renan, écrivain et historien né en 1823 à Tréguier en Bretagne, écrivit en 1882 :

«Une nation est une âme, un principe spirituel. Deux choses qui, à vrai dire, n'en font qu'une, constituent cette âme, ce principe spirituel. L'une est dans le passé, l'autre dans le présent. L'une est la possession en commun d'un riche legs de souvenirs ; l'autre est le consentement actuel, le désir de vivre ensemble, la volonté de continuer à faire valoir l'héritage qu'on a reçu indivis...

La nation, comme l'individu, est l'aboutissant d'un long passé d'efforts, de sacrifices et de dévouements... Avoir des gloires communes dans le passé, une volonté commune dans le présent ; avoir fait de grandes choses ensemble, vouloir en faire encore, voilà les conditions essentielles pour être un peuple.

... L'homme n'est esclave ni de sa race, ni de sa langue, ni de sa religion, ni du cours des fleuves, ni de la direction des chaînes de montagnes. Une grande agrégation d'hommes, saine d'esprit et chaude de cœur, crée une conscience morale qui s'appelle une nation. Tant que cette conscience morale prouve sa force par les sacrifices qu'exige l'abdication de l'individu au profit d'une communauté, elle est légitime, elle a le droit d'exister.» (1)

Le point de vue matériel

Que pouvons-nous penser en notre for intérieur de notre appartenance à notre pays ? Quels critères faut-il retenir pour «faire partie» d’une nation ? Puisque ni la terre — tantôt aux uns, tantôt aux autres, convoitée, déchirée et brûlée depuis tant d’années — ni la langue ou la race — mélanges de tant de peuples qui ont trouvé refuge ou envahi le territoire depuis des lustres — ni les religions, enjeux de conflits stériles, ne peuvent être retenues, que reste-t-il à envisager ?

Si l’on se place sur le plan matériel, terrestre, nous ne pouvons que tourner et retourner les multiples aspects philosophiques, juridiques, scientifiques dans nos cerveaux et nous exhorter à trouver la solution la moins mauvaise, puisque, en soi, aucune n’apporte de vérité intangible.

Le point de vue spirituel

Si l’on se place sur le plan spirituel, la vision est toute autre. L’esprit, notre moi profond, habite, anime notre corps. Ce corps appartient à la matière et retourne à la terre lors de notre mort. Notre esprit, lui, continue de vivre. Après un séjour plus ou moins long sur un des plans de l’au-delà (2), il revêt un nouvel habit, il se ‘réincarne’ dans un nouveau corps.

Rien n’autorise à penser que la nouvelle vie qui se présente se déroulera forcément dans la même ville, le même pays, ou le même continent. En en prenant conscience, nous découvrons que nous avons parfaitement pu naître de part et d’autre d’une frontière, en appartenant tantôt à un pays, tantôt à l’autre et avoir peut-être même combattu tour à tour dans un camp ou dans l’autre.

Que signifie alors pour un esprit d’être français, allemand, turc ou chinois et d’être de race blanche, jaune ou rouge, si ce n’est la nécessité d’endosser une apparence, une enveloppe qui lui permette de vivre certaines expériences dont il a besoin pour mûrir ?

Il faut donc convenir que la notion de supériorité que sous-entend l’appartenance à telle ou telle communauté et que, bien souvent, nous sommes prêts à défendre au péril de notre vie est bien vaine en soi.

Tout cela doit nous faire considérer les choses bien autrement. Seul doit compter tout ce qui élève et ennoblit notre esprit. Les qualités de cœur à développer sont l’amour altruiste, le bien-être de l’être aimé, le bonheur des siens, l’aide à apporter aux autres et le bien que l’on doit dispenser autour de soi. ‘Aime ton prochain, comme toi-même !’

Un foyer pour cette vie terrestre

Nous pourrions considérer une nation comme un foyer. Le fait d’entrer dans ce foyer, d’y être né ou d’y être invité, nous inciterait tout naturellement à respecter l’ordre qui y règne, à se montrer poli et prévenant envers les personnes qui y demeurent, à participer au bon fonctionnement des activités qui s’y déroulent en aidant de notre mieux à l’aménagement ou à l’entretien de l’espace de vie.

Il paraîtrait tout à fait naturel de vouloir défendre ce foyer contre des intrus qui voudraient en prendre possession. Inversement, une personne, voire un foyer proche de celui-ci voulant s’intégrer à ce lieu ou s’y ajouter, provoquerait une extension librement consentie, et non pas une annexion.

Notre qualité d’être humain

Pourquoi vouloir à tout bout de champ prouver sa supériorité, désirer dominer voire écraser l’autre. Plus nous nous considérons comme fort, plus nous prouvons en fait notre vulnérabilité. Nous devrions prendre conscience que nous avons tous besoin les uns des autres.

Que nous le voulions ou non, nous sommes ensemble sur cette Terre pour faire mûrir notre esprit et développer les qualités qui sommeillent encore en lui.

La question de l’identité nationale n’est pas inutile : elle nous incite à réfléchir à notre qualité d’être humain, dans toute sa dimension spirituelle.

Michel Casati

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Références :
(1) Conférence donnée à la Sorbonne le 8 mars 1882.
(2) Une des «nombreuses demeures de la maison de mon Père» dont parlait Jésus dans l’Évangile de Jean au chapitre 14.

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