Ce texte a paru dans la revue Monde du Graal n° 282, juillet-août-septembre 2010.
«La musique est faite pour accompagner la vie dans l’effort quotidien, dans les joies et même les peines ; elle est faite pour toute la vie.» (Geoffroy Dechaume, compositeur et musicologue)
Nous voulons le bien de nos enfants. Nous souhaitons qu’ils soient équilibrés à tout point de vue. Pourtant, les exigences et les performances intellectuelles qui dominent nos sociétés actuelles auraient plutôt tendance à nous éloigner de ce but.
Les enfants sont à l’école toute la journée ; c’est là qu’ils apprennent la vie sociale qui les prépare à leur vie future. Et nul doute que des milliers d’éducateurs et d’enseignants ont les mêmes idéaux que les parents, soit le bien de tous les enfants qui leur sont confiés. D’ailleurs, on peut observer dans beaucoup d’écoles que les enfants reçoivent de plus en plus une éducation les encourageant à prendre leur place et à s’exprimer avec confiance. Les exposés oraux que les jeunes doivent présenter régulièrement devant la classe en sont une preuve. D’autres approches sur le plan humain sont également valorisées, ce qui est une saine et importante évolution.
Toutefois, avons-nous atteint cet équilibre souhaité pour l’enfant et quel est l’idéal que nous avions en vue ? N’est-ce pas simplement un enfant en bonne santé, physique et morale ? Pour cela, il lui faut du mouvement, du grand air, une saine alimentation non seulement pour son corps, mais aussi pour son âme. Il ne s’agit pas de nourrir seulement le petit ordinateur que nous possédons tous, à savoir notre intellect, certes utile, mais qui ne peut répondre à tous nos besoins intérieurs.
Les disciplines artistiques utilisées intuitivement par les éducateurs peuvent être des outils précieux pour ce développement intérieur. C’est en les utilisant qu’on réalise leur importance dans la vie actuelle. L’enfant est amené grâce à elles à découvrir et à expérimenter diverses formes d’expression, il les apprivoise en entrant en contact avec d’autres enfants, il développe des amitiés dans un contexte différent, tout en s’amusant il collabore, s’engage et s’épanouit, il aide et il est utile.
Dans le texte précédent, il était question de l’art dramatique, explorons maintenant le domaine de la musique à travers le chant choral.
Au milieu du 20e siècle, le compositeur et pédagogue Zoltán Kodály apportait aux écoles hongroises sa collaboration qui fut marquante dans l’éducation des enfants de son pays. Grâce à beaucoup d’efforts, dans les années 1960, près de la moitié des écoles primaires de Hongrie s’impliquaient dans la musique.
Ce pédagogue affirmait que la pratique de la musique contribuait à développer chez l’enfant d’autres facultés et qu’elle créait, non seulement les bases solides d’une culture artistique, mais stimulait en même temps les capacités physiques et intellectuelles. Un enfant ayant reçu une éducation musicale aurait une vie plus riche, quelle que soit sa carrière future, et serait plus utile à la société. Il recommandait en outre que l’apprentissage de la musique se fasse à partir du chant.
Il écrivait : «Le chant quotidien, comme la gymnastique quotidienne, développe à la fois le corps et l’âme de l’enfant… C’est à l’école qu’on doit faire l’expérience de la musique… Le chant choral est très important ; la joie d’un beau résultat, obtenu par un effort commun, formera des hommes… à l’esprit noble ; c’est pourquoi son rôle est inestimable».
La pédagogie musicale fut toujours sa préoccupation première, et il lui donna même la priorité sur sa propre activité créatrice. En utilisant ces principes, ses collègues, amis et étudiants développèrent la pédagogie qu’on appelle la méthode Kodály.
À la fin des années 1970, les nombreux étrangers qui visitaient ces écoles maintenaient que cette éducation n’était pas une méthode, mais plutôt une philosophie sur le rôle de la musique dans la société et dans la vie de l’enfant, de l’adolescent et de l’adulte.
«L’enseignement d’un art implique la pédagogie du bonheur» (Georges Bonnet, poète et écrivain)
Lorsqu’un enfant participe à une chorale et qu’il témoigne avec cœur : «J’aime tout le répertoire, toutes les expériences et je vais m’en souvenir jusqu’à la fin de ma vie», c’est qu’il est heureux. C’est ce que dit un enfant d’une école primaire aux États-Unis.
Grâce à Internet (You Tube), on peut entendre ses propos et assister au travail de son professeur, un jeune enseignant en musique qui donne à voir des vidéoclips de sa classe sous le nom de «PS 22 Chorus». À le voir agir avec les jeunes, nul doute qu’il est aimé et apprécié ; un exemple de simplicité et de sincérité. On peut voir et écouter les enfants qui chantent avec bonheur. Ils sont entiers dans leur expression qui semble parfaitement naturelle.
En Angleterre, en France, au Canada et sûrement dans chaque pays, on trouve des chorales où les enfants ont toujours l’air bien présents et ravis. On peut en voir certaines également sur «You Tube». Les points communs des enseignants semblent être, inévitablement, l’amour pour ces jeunes, l’amour pour la musique, le dynamisme, la joie de vivre, l’ouverture sur divers styles et la conviction qu’il est important de s’exprimer ainsi et de se libérer. Pour ce qui est de cette liberté, une chorale connue d’enfants britanniques s’appelle d’ailleurs le nom «Libera». Tous ces enseignants semblent avoir la certitude que le chant est un bienfait pour l’équilibre de la jeunesse. Nous en avons également un exemple intéressant dans le film «Les choristes». En plus, depuis la sortie de ce film, beaucoup d’enfants et d’adolescents ne se lassent pas de chanter ce répertoire, année après année.
Dans un autre contexte, il y a quelques années, une série d’émissions nous a permis de suivre le voyage d’une chorale dirigée par l’artiste québécois Gregory Charles. Il s’agissait d’adolescents et de jeunes adultes qui se connaissaient depuis bien longtemps, et qui avaient grandi ensemble grâce au chant.
Mise à part leur remarquable performance dans laquelle ils s’étaient engagés librement, beaucoup apportaient des témoignages touchants sur leur amitié et leur sentiment d’appartenance toujours très important. En dehors des répétitions, on les voyait chanter par petits groupes ou parfois deux par deux, simplement pour s’amuser… c’était pour ainsi dire un hymne à la vie au quotidien.
«La musique appartient à tous, il faut donc que chacun puisse l’apprécier et l’aimer…» (Zoltán Kodály, compositeur et pédagogue)
Revenons à notre modeste, mais si riche expérience vécue il y a quelques années avec une équipe d’éducatrices et d’éducateurs assurant le service de garde scolaire. Dans ce grand projet dont il était question dans le premier article et qui regroupait diverses disciplines, il y eut en particulier un atelier de chant qui prit forme progressivement. Un jour, j’ai décidé de faire chanter les enfants qui le souhaitaient… sans prétendre constituer une chorale, mais simplement de les faire chanter. Mon premier groupe rassemblait une vingtaine d’enfants entre huit et dix ans.
J’avais préparé quelques chansons folkloriques entraînantes. Assis par terre en cercle, dans ce grand local, chacun avait sa petite feuille sur laquelle se trouvaient les paroles de la première chanson. J’étais étonnée qu’ils soient tout à coup si disciplinés, car je les connaissais dans diverses situations où ils n'étaient pas toujours aussi maîtres d’eux.
Après un ou deux essais, ravie de constater leur intérêt, je me suis assise au piano, je leur ai demandé de rapprocher et de se tenir debout, tout autour de moi : nous allions nous amuser en tentant une nouvelle expérience. Ils étaient surpris, et pouvoir chanter au son de l’instrument semblait leur donner un certain élan. Puis ce fut comme un décollage, un moment magique, parce que la puissance de toutes ces petites voix réunies, si près les unes des autres, me donnait l’impression que nous nous envolions… J’étais touchée et je m’efforçais de poursuivre l’accompagnement. Ce fut le début d’une belle aventure, qui allait durer de nombreuses années.
Dans ce groupe, vint un jour une petite fille qui éprouvait de grandes difficultés dans ses relations avec ses pairs. Elle pouvait même être violente. Mais pendant le chant, il était évident qu’elle était heureuse, calme et enthousiaste. Et, comme dans d’autres cas où un enfant ne trouve pas sa place, ceux qui habituellement la craignaient pouvaient voir maintenant en elle une petite fille joyeuse et aimable… C’était des instants de bien-être et de paix !
«Le sens du rythme musical n’est pas seulement de nature motrice, il est aussi de nature affective.» (B.M. Teplov, psychologue)
Vint le temps où j’ai souhaité encourager les plus grands de l’école, les groupes de onze et douze ans, à chanter eux aussi. Je les ai alors rassemblés pour leur montrer un extrait du film bien connu «Sister Act 2», toujours aimé, malgré les années qui passent. J’ai bien sûr choisi les passages entraînants où l’on voit ce groupe d’adolescents interpréter du Gospel tout en dansant. La réponse des enfants fut très positive, car un bon nombre d’entre eux décidèrent de s’inscrire à la chorale.
On ajouta les mouvements au chant, ce fut bonheur ! Certains suggéraient des chansons, que j’intégrais. Cela me donnait aussi l’occasion d’avoir de belles conversations sur l’importance de nos choix, particulièrement au sujet des paroles dont parfois les messages étaient plutôt négatifs. Peu à peu, les enfants portèrent une plus grande attention aux textes, avant de me présenter leurs propositions. Ils ne manquaient pas de me souligner leurs efforts et leurs recherches en ce sens, et cette collaboration entre nous était fort sympathique.
En les accompagnant dans cette activité si vivante, où ils pouvaient déployer leur ardeur, j’ai toujours ressenti qu’ils se libéraient, se dégageaient, s’évadaient sainement de leurs obligations, et qu’ils pouvaient les retrouver ensuite, plus ouverts et mieux disposés. Chaque fois, je retournais moi-même à d’autres occupations en éprouvant les mêmes bienfaits qu’eux.
Mon travail m’a peu à peu conduite vers un autre environnement et parmi un groupe composé principalement d’adolescents. Mais comme je poursuis ces expériences musicales avec eux, mes observations et mes conclusions demeurent toujours les mêmes.
«Comme une sérénade sur les eaux, ainsi ta voix m'est douce.» (Lord Byron, poète)
En conclusion, disons que la musique offre de multiples trésors. Il nous appartient de les découvrir, de les utiliser pour nous-mêmes d’abord, et de les transmettre ensuite de toutes les manières possibles. Pour en revenir à la vie sociale des enfants, tous ceux que j’ai pu rencontrer, et qui ont eu la possibilité de vivre de genre d’expériences grâce à la musique dans une école primaire ou secondaire, ont un même langage et disent spontanément : «Je n’oublierai pas ces belles années !»
Souhaitons qu’un jour cette musique, et plus particulièrement le chant qui est à la portée de tous, soit présent quotidiennement dans les écoles et dans la vie de tous les enfants comme de tous les adolescents.
Comme le disait Kodály, peu importe le choix de carrière du jeune, qu’il soit médecin, homme de science, travailleur social, homme de lettres, enseignant, sa vie intérieure n’en serait que plus riche. Quant aux musiciens en devenir, la voie nécessaire à l’épanouissement de leur personnalité s’ouvrirait de façon naturelle, car dès leur jeune âge un soutien inestimable leur aurait été ainsi accordé. Pour le bonheur de tous et avec plus de facilité, ils pourraient concrétiser la pensée de Schumann : «Projeter la lumière dans les profondeurs du cœur humain, tel est la vocation de l’artiste !»
Ginette Cyr-Charest
cyr.charest@videotron.ca
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Des réflexions sur la danse et sur l’apprentissage d’un instrument de musique suivront dans les prochains articles de cette série.
Bibliographie
Erzsébet Szőnyi, «Quelques aspects de la méthode Kodály», Budapest, 1976
Maurice Martenot, «Principes fondamentaux de formation musicale et leur application. L’esprit avant la lettre, le cœur avant l’intellect», Paris, 1996
Don Campbell, «L’effet Mozart sur les enfants», Montréal, 2001