La plupart des gens aiment la musique. Certains ne peuvent pas vivre sans. La musique peut nous émouvoir jusqu'au tréfonds de notre être, nous arracher à la dépression, nous inciter à danser, nous rendre triste et nostalgique, parfois nous rendre agressif. Comment la musique provoque-t-elle cela ? Quels pouvoirs secrets possède-t-elle ?
Pour répondre à une telle question, ouvrons une nouvelle perspective en observant les gens qui ont une expérience de la musique différente de celle qui est généralement attendue. Par exemple, dans son livre «Musicophilia, la musique, le cerveau et nous» (Seuil, 2009), Oliver Sacks parle d’une personne âgée qui perçoit la musique comme un bruit de casseroles et de marmites jetées sur un carrelage. Bien qu’issue d’une famille de musiciens et ayant appris à jouer des airs simples sur un xylophone aux touches numérotées, elle n’a jamais été à même de percevoir la musique en tant que telle. Elle est incapable de différencier des sons musicaux de hauteurs différentes, et les airs qu’elle jouait n’étaient pour elle que du bruit.
Il y a donc des personnes qui n’ont aucune disposition musicale même si elles ont eu la chance d’être en contact avec la musique. Pour elles, tous les sons se ressemblent, et elles ne peuvent pas les différencier. Une autre cause de ce que l’on appelle l’amusie provient de l’incapacité à percevoir la «couleur» du son, c’est-à-dire ce qui fait la richesse acoustique d’un son. Les divers instruments se différencient par la couleur de leur sonorité. Une flûte sonne de façon très différente d’un basson ou d’un violon, même si chacun d’eux joue la même mélodie. Il y a des gens qui peuvent différencier les sons par rapport à leur hauteur, mais non par rapport à leur couleur. Pour pouvoir différencier la hauteur d’un son, ou sa couleur, il faut que certaines zones du cortex cérébral soient sollicitées. Certains souffrent de surdité pour la mélodie. Ils chantent faux, sans s’en rendre compte, ce qui est parfois un peu dur à supporter si leur entourage est mélomane ! D’autres, par contre, sont sourds au rythme. Le leader de la Guérilla argentine Che Guevara (1928-1967) était connu pour cela. Il dansa un jour un mambo alors que l’orchestre jouait un tango. La perception musicale est également défaillante quand les dissonances ne peuvent pas être perçues. Une musique dissonante semble plaisante pour certains. Dans son livre, Oliver Sacks décrit aussi le cas peu commun d’une musicienne, qui après un accident ne pouvait plus entendre les harmonies. Les voix individuelles des instruments sonnaient comme des rayons laser acérés. Elle ne pouvait donc plus entendre ce qu’elle composait. Elle avait perdu la faculté d’imaginer la musique, alors que, avant l’accident, un simple coup d’œil sur la partition lui suffisait pour entendre intérieurement la mélodie.
Il est intéressant de noter que, dans la plupart des cas, l’amusie n’empêche pas la compréhension du langage. La raison en est qu’en musique, d’infimes différences dans la tonalité – par exemple les demi-tons – doivent être perçues. C’est le cas avec les dissonances, qui sont aussi nécessaires en musique que le sel l’est dans la soupe. Dans le langage, par contre, seuls des écarts de tonalité plus grands jouent un rôle.
Oliver Sacks décrit donc une multitude d’événements et de processus étonnants. Une chimiste s’est prise soudain d’un grand amour pour la musique après avoir été opérée d’une tumeur au cerveau ; elle s’est sentie comme née de nouveau, elle était devenue chaleureuse et rendait son entourage heureux.
D’où vient l’engouement pour la musique ? L’archéologue anglais Steven Mithen suspecte que la «musicalité est inscrite au plus profond du génome humain, ses racines étant, dans l’évolution, plus anciennes que celles du langage parlé». Il suppose que la transition vers le langage avec ses règles syntaxiques produisit alors un nouveau type de développement du cerveau, au cours duquel une grande partie de l’humanité perdit une part de ses facultés musicales. Il décida de faire une expérience : Il s’était senti «si humilié le jour où il avait été contraint de chanter devant ses camarades de classe que pendant plus de trente-cinq ans, il avait évité de participer à la moindre activité musicale.» Il voulut donc vérifier si une année de leçons de chant pouvait ou non améliorer sa perception des sons, des hauteurs et des rythmes, et faire contrôler l’expérience par un neuro-biologiste (IRM).
Sitôt dit, sitôt fait ! Chanter correctement était difficile, il dut faire un énorme effort. Et si, en théorie, chanter vous aide à vous sentir bien, ces bienfaits se font plutôt rares lorsque vous chantez avec votre femme et que les enfants trouvent pénible que leur père reprenne inlassablement un chant en gaélique ou une aria de Haendel !
Malgré tout, l’entraînement de Sten Mithen eut pour conséquence de renforcer l’activité dans les zones cérébrales utilisées pour la musique. Il écrivit alors qu’il avait plus appris en pratiquant le chant qu’après des années de lectures sur ce sujet. Cependant, le fait que cette aptitude à percevoir la musique naît en premier dans l’être humain reste encore aujourd’hui une chose troublante pour lui…
Son expérience montre que le cerveau est très flexible. Il augmente de volume dans les zones qui sont utilisées ou diminue si elles sont au repos. Comme les tests sur les animaux l’ont montré, il en est de même avec les sons. Si on joue souvent le même air à un cobaye, un plus grand nombre de cellules nerveuses dans le cortex de l’écoute sont alors monopolisées aux dépens des bandes de fréquences voisines. Le cobaye perçoit très bien ces sons et y réagit positivement. Il en est de même pour les musiciens. Toutes les régions du cerveau, qui sont responsables du mouvement des doigts, de leur pression sur les cordes, de l’écoute et de la différenciation des notes, et qui sont aptes à reconnaître de la musique, sont renforcées et un plus grand nombre de cellules nerveuses sont impliquées dans ce processus. Le musicien et l’interprète ont pour rôle de donner forme et caractère à la musique à partir de ses composantes mélodiques, harmoniques, rythmiques et dynamiques. La musique, tout comme le langage, acquiert par médiation un certain contenu qui éveille des perceptions changeantes. On comprend que le cerveau d’un musicien, outre les facultés motrices requises pour jouer d’un instrument, doit remplir bien d’autres tâches. Quand on joue, ce ne sont pas seulement certaines zones du cerveau qui sont activées, mais les liens entre les deux hémisphères sont renforcés, puisque les deux sont nécessaires. À travers un entraînement musical, la faculté de comprendre rapidement et de réagir s’améliore, comme la lecture des notes, mais ce qui s’améliore également c’est «la fluidité» même de la pensée.
Y a-t-il une zone dans le cerveau spécialement réservée à la musique ? L’effet spécial de la musique peut-il être rattaché à une zone particulière du cerveau qui a la faculté de saisir l’essence même de la musique et ne se cantonne pas seulement à la hauteur des sons, au timbre, à la mélodie, au rythme et aux harmonies ?
C’est ce que les spécialistes canadiens du cerveau Anne Blood et Robert Zatorre voulaient découvrir. Ils firent écouter des morceaux de musique à des personnes qui participaient à leurs tests, ce qui provoqua chez ces dernières des frissons le long de la colonne vertébrale. Il est reconnu que ces frissons sont les signes d’une expérience musicale particulièrement profonde. Par exemple, on a constaté que l’Adagio du «Concerto numéro 3 pour piano» de Rachmaninov produisait des frissons pour un participant, alors qu’un autre restait insensible à cet élément du test. Par contre, quand ce dernier était parcouru de frissons en écoutant l’«Adagio pour cordes» de Barber, cette œuvre ne faisait guère d’effet sur le premier participant. Ce qui primait dans ce test, c’était le côté subjectif de la réponse personnelle. Le professeur Eckart Altenmüller, directeur de l’Institut de médecine et de physiologie musicale de Hanovre, s’est lui aussi intéressé à l’effet «chair de poule». Les chercheurs ont trouvé que les battements du cœur augmentaient environ quatre secondes avant le frisson et perduraient un peu après le réflexe épidermique – deux signes caractéristiques d’une réaction émotionnelle. Chez tous les participants au test, le frisson se produisait mais de façon individuelle, souvent au début d’une nouvelle phrase musicale, parfois dès la première note d’un solo, au début d’un choral ou lors d’un changement d’intensité dans le rythme d’un mouvement. Mais en dépit de toutes ces fortes expériences, Blood et Zatorre ne purent rien découvrir de notoire dans le cerveau. Les «centres du plaisir» qui réagissaient à la musique étaient ceux-là mêmes qui réagissaient aux petits agréments de la vie, comme déguster du chocolat et même se droguer. Il s’avéra cependant qu’une partie du cortex cérébral, appelé «insula», réagissait au frisson. Cette zone est connue pour sa relation avec le «plexus solaire».
Robert Zatorre se demandait pourquoi la musique, qui d’un point de vue purement physique n’est qu’un certain modèle de bruit, a une si grande importance pour les êtres humains. Qu’a-t-elle en commun avec les systèmes qui sont indispensables à notre survie, comme la reproduction, et comment s’est-elle formée au cours de l’évolution ?
Les tests décrits ci-dessus montrent que des zones du cerveau sont activées lorsque la musique est écoutée de façon attentive, mais elles s’activent aussi lorsque naissent d’autres sentiments. Comment se fait-il que nous soyons tout particulièrement sensibles à la musique ?
Le musicologue autrichien Viktor Zuckenkandl (1896-1965) explique dans son livre «Sons et symboles» que dans toute expérience musicale profonde, ce qui importe c’est que : «au cours de la mélodie […] le son présent sur le moment emplisse totalement la conscience, anéantissant tout souvenir, et ne permettant à rien d’autre que lui d’accéder à la conscience ; c’est même la seule condition pour l’écoute musicale.» Beaucoup de musiciens parlent de cet état, comme le pianiste de jazz et compositeur Jürgen Friedrich, qui perd la notion du temps lorsqu’il écoute de la musique. Il affirme atteindre alors un degré de bonheur très spécial «où tout est bien». Ce qui est intéressant dans ce contexte, c’est de savoir jusqu’où l’intellect intervient dans l’appréciation de la musique. Un patient de la psychologue canadienne Dr Isabelle Peretz arrive à apprécier de la musique, alors qu’il ne peut reconnaître la mélodie familière. Il est atteint de lésions bilatérales des lobes temporaux avec blessures aux deux cortex de l’écoute. Il ne peut pas classer différents morceaux de musique, ne sait pas s’il écoute un morceau pour la première fois ou s’il l’a entendu plusieurs fois. Par contre, il n’a pas de problème avec le langage, son intelligence et sa mémoire générale sont restées normales en dehors de ces lésions particulières. Il peut reconnaître le contenu émotionnel d’une œuvre musicale, et affirme qu’il aime écouter de la musique.
Au contraire, il y a des gens qui après une commotion cérébrale ou une apoplexie ont perdu leur réaction émotionnelle à la musique. Elle les laisse indifférents, et n’a plus aucune signification pour eux. Cette perte est très spécifique et ne concerne pas le langage ou le plaisir de l’art ou d’autres émotions comme la joie. De tels exemples montrent que le contenu émotionnel de la musique est dans ce cas décisif. Le fait que la musique peut soigner l’apathie, au moins temporairement, confirme ce point de vue. Et Oliver Sacks décrit ainsi un homme qui après une hémorragie dans le cerveau frontal devint apathique et totalement incapable du moindre ressenti. On l’encouragea à chanter et il manifesta alors tous les sentiments qui correspondaient à la mélodie, que ce soit la joie, la nostalgie, le tragique ou le sublime.
Tournons-nous vers cet aspect de la musique, vers son aptitude à exercer un effet profondément ressenti.
En 1951, le chef d’orchestre Philippe Musard eut deux attaques cérébrales. Il avait physiquement récupéré, mais ses facultés cérébrales étaient diminuées. Lorsqu’au début de la saison musicale, on le conduisit dans la salle de concert, il fut vivement acclamé par l’orchestre. Cependant, il ne reconnaissait personne et ne percevait rien. Mais dès qu’il entendit les premiers accords, il se mit à trembler, et ses yeux pétillèrent. Son fils lui tendit la baguette et il dirigea l’orchestre avec encore plus de force et d’inspiration qu’auparavant. Il récupéra complètement ses facultés et put diriger avec succès tous les concerts de la saison d’hiver à Paris.
Un accident encore plus sévère arriva à un organiste et chef de chœur, qui à l’âge de 45 ans perdit la mémoire à la suite d’une inflammation du cerveau. D’une minute à l’autre, il oublia tout ! Il était totalement désemparé et ne retrouvait son calme que lorsque sa femme, qu’il arrivait à reconnaître malgré sa perte de mémoire, était auprès de lui. N’ayant plus aucun souvenir, il avait perdu tout sens de la continuité. Chaque moment était un nouveau départ. Mais tout changeait lorsqu’il se mettait à jouer de l’orgue. La musique était un fil conducteur, et l’aidait à rester concentré. Oliver Sacks, qui lui rendit visite, écrivit que son jeu était imprégné d’intelligence et de sensibilité, il révélait une perception aiguë de la structure musicale, ainsi que du style et de la maturité du compositeur. Mais le morceau à peine terminé, l’organiste retombait dans son égarement. La documentation traitant des effets miraculeux de la musique sur les êtres humains est volumineuse et décrit beaucoup de cas allant de la petite enfance jusqu’à la vieillesse. Les personnes âgées, même les plus séniles, tirent bénéfice de la musique. Oliver Sacks a écrit à ce sujet : «J’ai vu des patients très sérieusement atteints de démence sénile pleurer ou trembler lorsqu’ils écoutaient de la musique qu’ils ne connaissaient pas et je pense qu’ils peuvent avoir les mêmes sentiments que nous et que la démence, du moins à certains moments, n’empêche pas de ressentir des émotions intenses.
Celui qui a vu une fois des réactions de cette nature, sait que même avec de tels patients il existe un moi, que l’on peut approcher.»
La profondeur de l’expérience musicale réside plus dans la zone émotionnelle que cognitive, celle-ci étant beaucoup plus utile pour jouer aux échecs ou faire des mathématiques. Cela devint aussi une évidence en observant ce qu’on appelle le syndrome de Williams chez des enfants qui, malgré un étrange mélange fait d’aptitudes et de déficits intellectuels, aiment la musique et chantent souvent toute la journée.
Charles Darwin, le fondateur de la théorie de l’évolution, regrettait dans ses souvenirs d’avoir perdu la joie de la musique. Néanmoins, ses facultés cognitives étaient impressionnantes et particulièrement développées. Dans l’exemple dont nous avons déjà parlé, l’analyse des frissons déclenchés par des musiques tout particulièrement attrayantes, il paraît évident que ces frissons ne se produisent pas pendant l’analyse intellectuelle du morceau. Les passages entendus pendant les tests étaient très courts, environ 90 secondes, si bien que le morceau n’était jamais complet. Mais l’intensité des morceaux choisis déclenchait une expérience très subjective, et chaque morceau produisait des effets très différents sur chacune des personnes testées. L’effet spécial de la musique a donc pour fondement l’expérience personnelle de chacun. La musique est ressentie très différemment, selon la nature du morceau. Elle peut, comme le dit le dicton populaire, «réveiller les morts», elle nous invite à bouger, à danser, à sauter. Alors nous comprenons bien que la musique établit un contact direct avec l’esprit, le noyau vivant, l’intime de l’être. Ce n’est pas l’intellect qui est désigné ici par esprit, c’est plutôt ce qui permet à l’être humain de ressentir en profondeur. La musique éveille en nous les perceptions intuitives, et ces perceptions sont l’expression de l’esprit. Cette influence sur le plan physique est d’abord ressentie au niveau de l’estomac et du cœur dans la zone du plexus solaire, puis elle atteint le cerveau, dans une zone spéciale, déjà mentionnée, qui est reliée au plexus.
L’impulsion, la créativité, la motivation ou les aspirations, proviennent également de l’esprit – ce sont des caractéristiques qui sont importantes lorsque l’on se fixe des buts et que l’on veut les atteindre. Il est alors facile de comprendre qu’au cours de l’évolution, le fait de jouer de la musique ou d’en entendre, associé au chant par exemple, fut un réel bienfait.
La musique stimule le développement des facultés spirituelles et leur épanouissement, et de ce fait elle aide les gens à faire face aux difficultés et à vivre en développant leur créativité. En cela, elle nous soutient et nous élève. La place spéciale de la musique n’est pas à chercher dans le cerveau. C’est notre être profond, notre esprit, qu’elle stimule et inspire, même s’il est déprimé par les soucis ou la maladie.
Dieter Malchow
(Paru dans la revue Monde du Graal et : http://www.graal.org/index.html?page=5445)
Pour réagir : lecteurs@graal.ca.