Pourquoi vouloir être le premier, lorsqu’il y a tant d’autres positions possibles en société ? Pourquoi ne pas vouloir plutôt se fondre dans la foule, en prenant le temps de saluer les gens, un parmi tant d’autres ? Pourquoi vouloir se distinguer des autres ?
Parce qu’il nous faut être des gagnants ! Mais qu’est-ce que cela signifie ? Vouloir atteindre les meilleures places et renoncer à améliorer le sort des autres ? Car partout, il n’y en a que pour les gagnants !
Celui-ci travaille des années pour une médaille d’or, qui lui vaudra la première place le temps d’une saison, que ce soit en sport ou en littérature. Après, il lui faudra redescendre. Le sommet est étroit, il n’y a pas de place pour deux. Le vent souffle, là-haut. Ce n’est pas un lieu que l’on peut partager.
Comme Sisyphe, il a poussé une grosse pierre qui bientôt va lui retomber dessus. Mais pour le moment, chacun veut le voir. Il n’y a qu’un jour de gloire, pas deux, il faut en profiter !
Le romancier à la mode raconte son histoire à la télé dimanche soir, aux heures de grandes écoutes. Il repasse à la radio le lendemain matin. On pourra aussi le relire dans trois ou quatre journaux et magazines.
Toutes les fillettes se croient princesses, mais il n’y a pas assez de royaumes pour les accueillir. Que deviendront les armées de pianistes, de peintres, de romanciers talentueux, tous ceux-là qui n’ont pas gagné de prix et que l’on n’invite pas aux émissions de cuisine ?
Pourquoi toujours rêver du sommet ? Pourquoi ne pas viser la place qui est la nôtre et y vivre heureux, à faire ce que l’on a à faire, bien sereinement ? Pourquoi ne pas viser tout de suite le cœur des choses, le cœur des autres et notre cœur en même temps ? Et oublier toutes ces chimères ambitieuses qui ne tiennent pas la route.
Il doit y avoir d’autres valeurs plus importantes.
L’adolescence est un âge tendre et sensible, en quelque sorte. Un âge de révolution, de changement, mais aussi de sensibilité, d’ouverture à des valeurs profondes, existentielles, spirituelles… qui semblent nous tomber dessus soudainement.
Comme si, en sortant du monde protégé de l’enfance, nous ouvrions tout à coup les portes sur le vaste monde, avec toutes ses possibilités et ses dangers. C’est aussi l’âge des grands élans.
On se souvient pour toujours des premières musiques qui nous ont touchés, des lectures initiales que l’on croit uniques, des premiers tableaux qui nous éveillent.
Vers l’âge de 16 ans, je fréquentais les musées et je me souviens d’y avoir acheté en solde le catalogue d’une exposition des œuvres de Rouault (Musée d’art contemporain de Montréal et Musée du Québec, 1965.)
Et je fus frappé, non seulement par ses œuvres plastiques, mais aussi par ses textes où s’exprimait comme une sorte de sagesse, de trésor brut dans la main usée de l’artisan.
Ce qui me frappait le plus en lui, c’était sa modestie, l’humilité qui habitait son travail d’artiste. Tout le contraire du génie voulant saisir son heure de gloire.
« … Fais bien ta besogne à ton tour, loin des hommes ou au milieu d’eux, mais sans trop croire à leurs enseignements, à leurs consécrations, car, si tu vivais deux ou trois existences consécutives, tu les verrais inlassablement occupés à brûler ce qu’ils ont adoré et à adorer ce qu’ils brûlèrent. »
Avec les années, j’ai perdu ce catalogue qui avait été si important pour moi. Usé, grignoté et sali par les chats, barbouillé par les enfants qui voyaient en lui un des leurs, peut-être, ce livre a fini par disparaître.
Mais j’ai retrouvé exactement la même édition aujourd’hui, préservée par la bibliothèque, protégée par une solide couverture de toile bleue, et j’ai pu relire mes passages favoris dans leur typographie originale.
Et d’abord celui-ci, qui me revient souvent à la mémoire :
« C’est aussi un défaut bien moderne que de décrier ceux qu’autrefois on nommait “les petits maîtres” et de ne vouloir regarder que les très grands. On se guide, on se dessèche par là autant que par les théories, et l’on se tend comme corde à violon, surtout si l’on est fait soi-même pour pratiquer un art intime… »
Cela me parlait si bien… Et ces paroles m’ont guidé, m’ont permis de m’amuser librement avec les couleurs et les traits, avec les mots aussi.
Cette plongée dans l’intimité d’un grand artiste nous mène à mille lieues des ambitions de première place, de podiums, des prétentions de grands maîtres… et même des grands sujets. Car « les sujets les plus nobles sont rabaissés par un esprit bas, mais les réalités modestes et simples peuvent être surélevées et magnifiées. »
En guise de conclusion, je crois que Rouault aimerait bien ce passage :
« Ils en arrivèrent à se quereller sur celui d’entre eux qui leur semblait le plus grand. [Jésus] leur dit : “Les rois des nations agissent avec elles en seigneurs, et ceux qui dominent sur elles se font appeler bienfaiteurs. Pour vous, rien de tel. Mais que le plus grand parmi vous prenne la place du plus jeune, et celui qui commande la place de celui qui sert. Lequel est en effet le plus grand, celui qui est à table ou celui qui sert ? N’est-ce pas celui qui est à table ? Or, moi, je suis au milieu de vous à la place de celui qui sert.” » (Luc, 22, 24-27)
Voilà qui replace les choses. Car si Lui pouvait ainsi servir, quelle place pourrait donc être la nôtre... dans ce monde que nous devons nous efforcer de rendre meilleur, pas à pas, sourire après sourire, un lieu qui ne soit plus un « Faubourg des longues peines », pour reprendre un titre de Rouault ?
Normand Charest
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