El Sistema : le pouvoir de la musique au Venezuela

« Chaque jour au Venezuela, des centaines de milliers d'enfants grandissent dans la pauvreté et sont confrontés à la violence des gangs de rue et à la drogue. Mais il est possible pour ces enfants d'échapper à ce cycle infernal grâce... à la musique. »

« Le programme El Sistema est un regroupement d'orchestres symphoniques mis sur pied, il y a de cela 35 ans, par un chef d'orchestre et économiste, Jose Antonio Abreu, qui croit qu'on peut lutter contre la misère et l'isolement par la musique. Aujourd'hui au Venezuela 400 000 enfants font partie d'El Sistema et apprennent la musique classique gratuitement (…) Gustavo Dudamel qui dirige aujourd'hui le célèbre Orchestre philharmonique de Los Angeles est sans doute l'élève le plus célèbre du programme vénézuélien d'apprentissage de la musique El Sistema. »

C’est ce que nous apprenait un superbe reportage de l’émission « Une heure sur Terre » présentée le 16 mars 2012 à la télévision de Radio-Canada. Or, notre magazine Monde du Graal a déjà publié un article sur le thème de ce programme musical vénézuélien, en juillet 2011, que nous vous présentons maintenant sur ce site Web. Bonne lecture.

Le pouvoir de la musique : Par son engagement pour l’éducation musicale, José Antonio Abreu a transformé son pays

Le 31 mars 2009, José Antonio Abreu, compositeur, musicien et économiste vénézuélien, a reçu dans le cadre de la Foire mondiale de la musique le Prix musical de la ville de Francfort pour son travail pour la culture musicale et l’éducation des jeunes dans son pays. L’auteur a rencontré l’artiste pendant une tournée de concerts et s’entretient avec lui de cet engagement qui lui a valu une reconnaissance internationale.

« Demain, venez dans ce stationnement, et apportez votre instrument ;  je vous dis que vous allez écrire une page d’histoire…! »

C’est ainsi qu’un homme invita un jour onze jeunes musiciens du Vénézuéla à répéter dans un stationnement souterrain. À la deuxième répétition, il en vint 25, à la troisième, les jeunes étaient déjà 45 et à la quatrième, 75, car la nouvelle avait circulé : quelque chose de nouveau et de merveilleux était en train de se former.   Le but de ces rencontres n’était pas seulement de fonder un orchestre symphonique, mais plutôt d’utiliser la musique pour donner à des enfants et des adolescents une stabilité sociale et une éducation spirituelle, dans un pays où depuis plusieurs années environ 70 % de la population vit sous le seuil de la pauvreté.

José Antonio Abreu, né en 1939, est l’aîné d’une famille musicale comptant 6 enfants. Il a étudié à l’École supérieure de musique de Caracas. Il a aussi étudié l’économie et le droit à l’université de cette ville ; plus tard, il enseigna ces disciplines à l’université. À la même période, il se produisait également comme chef d’orchestre et donnait des concerts en tant que pianiste, claveciniste et organiste. À partir de l’âge de 35 ans cependant, il se consacra exclusivement à la musique : en 1975, il mit sur pied la « Fundación del Estado para el Sistema de Orquestra Juvenil e Infantil de Venezuela » (FESNOJIV), une organisation d’orchestres de jeunes et d’enfants unique au monde dont les effets dépassent aujourd’hui les prévisions les plus audacieuses. À l’heure actuelle au Vénézuéla, cette fondation aide plus d’un quart de million d’enfants ;  ils jouent de divers instruments avec le plus grand enthousiasme et la plus grande assurance partout dans le pays. Ces enfants proviennent en partie des bidonvilles ;  sans ce « sistema », comme on l’appelle communément, ils seraient peut-être tombés dans le vagabondage, la violence, la dépendance aux drogues ou la prostitution.

« L’art est un hymne à la vie ! »

Cet homme petit, chaleureux et d’apparence modeste possède une détermination inébranlable. Abreu est convaincu que l’art est un héritage et un privilège de l'humanité tout entière. Par conséquent, nul ne peut refuser à un enfant ou à un adolescent l'accès à l'art dans toutes ses manifestations, et certainement pas l'accès à la formation artistique. Pour lui, cet idéal dont plusieurs grandes figures artistiques, comme Schiller et Goethe, ont fait la promotion depuis des siècles, devrait faire partie de la vie quotidienne. Déjà dans sa jeunesse, alors qu’il commençait ses études musicales, José Antonio Abreu estimait que la musique et la vie sont une seule et même chose et qu’on ne peut séparer l'art de l'existence humaine. « L'art est un hymne à la vie », dit-il avec un sourire amical, une étincelle dans les yeux.

Au début du projet, qui prit rapidement de l’ampleur, il s’est intéressé aux enfants pauvres et exclus de la société : il voulait leur frayer progressivement un chemin vers la culture, leur ouvrir la voie d’une activité pleine de sens. Abreu n'a pas réfléchi longtemps, car il savait que les conditions permettant la survie de la civilisation humaine étaient déterminées ici sur terre, et non sur la planète Mars. Il se mit à la tâche, et pendant le boom du pétrole, il réussit à convaincre le gouvernement vénézuélien de mobiliser des ressources financières à cet effet. Son système fonctionnant très bien, il continue à bénéficier depuis 1975 du soutien des huit gouvernements régionaux ;  pour finir, des individus et des entreprises privées ont commencé à participer également à cette entreprise. « La pauvreté matérielle ne peut être combattue que si la richesse spirituelle est transmise ! » Étape par étape, sa conviction étant totale, il a réussi à maintenir ouvert dans le Vénézuéla d'aujourd'hui – et grand ouvert ! — l’accès à la musique et aux autres arts, et ce à la quasi-totalité des jeunes : d’une part par une éducation de qualité, et d'autre part par une participation gaie, enthousiaste et pleine d'espoir dans les chœurs et les orchestres, qui rassemble beaucoup d'enfants et d’adolescents.

Plusieurs éléments concourent à cette réalisation : d’abord, il y a les leçons privées pour les différents niveaux. Cette instruction est garantie à tous les enfants et les adolescents et s’effectue selon des méthodes d’apprentissage acceptées universellement. Mais la caractéristique du « sistema » n’est pas la leçon privée ; c’est plutôt la grande intensité des répétitions de chœur et d’orchestre ! Dès qu’ils peuvent jouer d’un instrument de façon raisonnable, la plupart des enfants sont intégrés à un orchestre. On ne leur demande pas la perfection sur l’instrument, mais plutôt la capacité de jouer ensemble ; c’est en jouant qu’ils apprennent à s’écouter les uns les autres et à se respecter mutuellement. Souvent, les plus vieux partagent leur savoir avec les plus jeunes, et tous vivent et ressentent l’orchestre comme une communauté où chaque individu est responsable et contribue à un résultat commun ; les enfants sentent qu’ils peuvent faire quelque chose de bien pour eux-mêmes, et pour les autres !   Dans ce processus, les « núcleos » (nucléo : noyau, centre) sont importants : ils sont répartis dans tout le pays comme autant de points de rencontre. Tous les après-midi, six jours par semaine, des centaines d’enfants convergent vers ces écoles de musique pour apprendre gratuitement à jouer d’un instrument.

Une approche de la musique adaptée à l’enfant

José Antonio Abreu raconte que dès le départ on a renoncé à utiliser des versions ou des arrangements simplifiés des morceaux de musique.   Les enfants sont invités à relever un défi – bien sûr en fonction de leurs capacités. Lorsque les enfants commencent à travailler avec l’orchestre, on utilise des œuvres symphoniques plus faciles à jouer, et peu à peu on leur présente des compositions plus élaborées. De cette manière, les enfants ne se découragent pas devant des obstacles insurmontables, ils sont plutôt stimulés. Ils se sentent encouragés à élargir continuellement leurs horizons artistiques et leur répertoire, en conquérant des pièces toujours plus difficiles pour eux. José Antonio Abreu ajoute : au début, nous voulions éveiller la pure joie de faire quelque chose ensemble, sans obligation de rendement ! C’est pourquoi on présente les instruments aux tout-petits de façon ludique. On utilise souvent les instruments Orff (instruments de percussion miniatures) qui sont proportionnés pour les enfants. Avec ces instruments, nous faisons déjà de la « vraie musique » ; on joue des morceaux comportant des exigences musicales de base comme la rythmique, la structure et la dynamique ! Les enfants apprennent à connaître la musique dans sa totalité, ils pressentent son essence – de façon naturelle et par degrés croissants de difficulté. Ce n’est pas la musique elle-même qui doit être adaptée aux enfants, mais son approche !

Dans tout homme sommeille un potentiel musical ! Nous sommes tous en principe capables d’apprendre l’art de la musique et de bien l’exercer jusqu’au plus haut niveau. Mais on doit initier les gens à la musique avec des méthodes appropriées. Au Vénézuéla, le taux de décrochage est négligeable. Et ceux qui ne font plus de musique active demeurent intéressés à la musique en tant que consommateurs éduqués, ils influencent les normes éthiques de la communauté, parce que la formation aux belles choses de l’esprit qu’on a transmise à l’enfant dès sa tendre jeunesse conditionne cela en grande partie.

Au Vénézuéla, il y avait en 1975 deux orchestres symphoniques composés surtout de musiciens professionnels européens, et quelques écoles de musique qui avaient une bonne réputation. En 2007, on comptait déjà 90 écoles de musique Montalban, 57 orchestres d’enfants, 125 orchestres de jeunes et 30 orchestres symphoniques professionnels. La participation de la population aux activités musicales et les possibilités d’éducation musicale ont fortement augmenté. Presque 265,000 enfants et adolescents font partie des chœurs et des orchestres vénézuéliens, et par conséquent jouent d’un instrument ou chantent. Et ce n’est que le début, car l’état a déjà donné son accord pour l’élargissement du projet.

Ce n’est pas que le nombre des musiciens qui ait augmenté, mais aussi leur qualité ! En dépit de son orientation sociale, le « sistema » a permis la formation de plus d’orchestres d’une qualité exceptionnelle, résultat d’un travail professionnel très intensif et sérieux. Des chefs d’orchestre comme Claudio Abbado, Zubin Mehta et Sir Simon Rattle viennent tous les ans au Vénézuéla pour faire de la musique avec les jeunes et pour travailler un répertoire exigeant. Rattle est même d’avis que, pour la musique classique d’aujourd’hui, des effets positifs vraiment importants sont venus principalement de ce pays sud-américain. De ces orchestres sont aussi sortis plusieurs musiciens connus internationalement, dont le violoniste Aléxis Cárdenas qui vit actuellement à Paris, et le contrebassiste Edicson Ruiz qui, à 18 ans, devint le plus jeune musicien à avoir été admis dans l’Orchestre philharmonique de Berlin.

La figure de proue du mouvement d’orchestre vénézuélien est actuellement l’Orchestre de jeunes Simón Bolívar ; avec son jeune chef Gustavo Dudamel, il enthousiasme le public dans plusieurs parties du monde. Gustavo est devenu un exemple pour les jeunes, non seulement pour ceux qui font de la musique, mais aussi pour ces jeunes qui aiment l’art et l’effort, et qui croient que cet art engendre plus de justice et de dignité dans le pays.

Par la beauté, reconnaître la beauté

La musique a un avantage déterminant sur le sport quand il s’agit de créer un changement profond chez les enfants ! José Antonio Abreu reconnaît l’importance du sport pour une vie saine, tant qu’il n’y a pas d’exagérations.   Mais seule la musique réussit à pénétrer l’être intime ! Elle influence directement la partie spirituelle d’une personne et lui permet de mieux comprendre la vie ; progressivement, par sa beauté même, elle lui permet d’apprendre à reconnaître la beauté de la vie. L’apprentissage de la musique est même utilisé au Vénézuéla chez les adolescents qui se trouvent en maison de détention : en prison, ils reçoivent eux aussi une éducation musicale.

Aujourd’hui, tout un éventail d’efforts exemplaires sont en marche pour améliorer la civilisation humaine de cette planète. Parmi eux, le « sistema » du Vénézuéla est vraiment un exemple précieux et impressionnant.

Naturellement, tous les problèmes ne sont pas écartés du simple fait qu’une jeune personne a un instrument entre les mains. En somme, la promotion réelle de chaque individu, quelle que soit sa classe sociale, exige le respect des lois de la Création ! Également au Vénézuéla, chacun doit en développer le désir ! Le « sistema » ne crée que de meilleures conditions préalables pour cela – il purifie le corps social du pays des éléments nuisibles et toxiques !

Pour plusieurs enfants des couches sociales les plus pauvres, les « núcleos» du Vénézuéla constituent avant tout un milieu sûr et exempt de violence qui prend soin d’eux. S’il leur manque des vêtements, de la nourriture ou d’autres choses nécessaires à la vie quotidienne, les professeurs de musique entrent en communication avec le personnel des services sociaux. De cette façon, le « sistema » forme pour ces frères humains le pont qui repousse la détresse, un pont dont l’élément d’appui le plus fort restera toujours cependant la musique, et son message : l’amour du prochain !

José Antonio Abreu a été honoré à plusieurs reprises pour son travail. Le « Sistema de Orquestra Juvenil e Infantil de Venezuela » a reçu en 1993 le Prix international de la musique de l’UNESCO ; en 1998, cet organisme a aussi nommé Abreu Ambassadeur de la paix. En 2001, il fut l’un des récipiendaires du Prix Nobel alternatif. Pour sa contribution exceptionnelle à l’éducation musicale, il reçut en 2005 l’Ordre fédéral du Mérite (Allemagne) et en mars 2009 le Prix de la musique de la ville de Frankfurt. En Allemagne aussi, le « sistema» vénézuélien a laissé des traces visibles au plan de la politique de l’éducation et avant tout des traces sonores. Abreu cherche constamment à améliorer les structures et il « rêve » d’un monde dans lequel les hommes d’État de tous les pays mettraient ce concept – ou un concept similaire — au centre de leurs actions.

J’ai moi-même eu la grande chance d’être autorisé à assister l’orchestre de jeunes Simón Bolívar sous la direction de Gustavo Dudamel pendant une tournée à l’été 2008 ; je les ai accompagnés dans trois des étapes de cette tournée. Cette rencontre restera pour moi inoubliable ; je n’oublierai pas non plus la musique merveilleuse qui nous a enchantés en ces jours-là !

Manfred Grietens

« Auparavant, l’art d’une élite artistique n’intéressait qu’une minorité de gens. Puis cet art exercé par une minorité s’est adressé à la majorité ; maintenant nous entrons dans une ère nouvelle : cet art est en train de devenir celui de la majorité pour la majorité ». – José Antonio Abreu

« Quand chaque enfant aura accès à la culture,
les gens deviendront plus sensibles et plus mûrs.
La musique est une forme d'art particulière : vous ne la voyez pas.
Vous ne pouvez que l’entendre et en ressentir la signification.
La musique est énergie.
Elle peut nous rendre sensibles, car elle nous touche.
Et c'est ce dont le monde a besoin : de beaucoup de sensibilité ! »
– Gustavo Dudamel, chef d'orchestre

(L’image est tirée du film « El Sistema » de Paul Smaczny et Maria Stodtmeier)

Pour visionner un reportage :
1re partie
http://www.youtube.com/watch?v=mTDpS8ZSBpE
2e partie
http://www.youtube.com/watch?v=UXWYD982HIM

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