D'où vient l'univers ?

La science peut-elle répondre à cette interrogation ? C’est ce qu’on a vérifié auprès de six grands scientifiques. Leurs opinions varient – certaines sont fascinantes et d’autres un peu déroutantes. Patrice Van Eersel est l’auteur de ces interviews rassemblées sous le titre Le monde s’est-il créé tout seul ?, un recueil publié par le Livre de Poche en 2010.

Des découvertes récentes, y apprend-on, semblent confirmer la théorie du Big Bang, selon laquelle tout l’univers – espace, temps, matière et énergie – aurait jailli il y a quelque 14 milliards d’années d’un seul point minuscule. Avant cet instant, nous dit-on, il n’y avait rien.

Ou plutôt si : il existait tout de même ce petit point inaccessible, nous dit la science, puisque celle-ci ne peut étudier que les phénomènes qui se répètent – et comme la création est un événement unique, elle est par le fait même invérifiable. Invérifiable et inexistant ne sont pourtant pas synonymes ! Car si déjà la fleur est contenue dans le bouton et l’univers dans cette semence originelle, comment peut-on dire qu’il n’y avait rien avant, avant la floraison du monde ? Il serait plus juste de dire qu’on ne peut spéculer sur l’origine de l’univers à partir d’une approche scientifique, ce que les hommes de science admettent.

D’autre part, certains avouent aussi, parallèlement, leur intérêt pour des questions philosophiques ou spirituelles, comme Hubert Reeves qui écrivait : « Ai-je une foi ? Je ne suis pas matérialiste au sens ordinaire du mot. Je ne crois pas un seul instant que l’évolution cosmique et l’apparition de la conscience humaine soient le résultat du pur hasard. Mais je ne sais pas quoi mettre à la place. »

UN TOUR D’HORIZON

Trinh Xuan Thuan, un autre astrophysicien et le premier interviewé de cet ouvrage, est de ceux que la spiritualité intéresse : « Toutes les civilisations ont cette recherche en commun », nous dit-il, « tous les vestiges du passé le plus lointain nous offrent les manifestations d’une quête de la transcendance. »

La probabilité que l’univers évolue jusqu’à l’apparition de la vie et de la conscience est si faible qu’il s’agit d’une sorte de miracle. Devant cette constatation, nous dit l’astrophysicien, nous ne pouvons réagir que de deux manières. La première est de dire que c’est le fruit du hasard – ce que beaucoup choisissent. Mais d’autres ne peuvent se satisfaire de cette notion de hasard, et c’est le cas d’Einstein, d’Hubert Reeves et de Thuan qui écrit :

« Je pense qu’il faut parier, comme Pascal, sur l’existence d’un principe créateur… C’est un pari métaphysique de ma part. Ma réponse est plus d’ordre intuitif et émotionnel que rationnel… La spiritualité, au même titre que la poésie ou l’art, constitue une fenêtre complémentaire à la science pour contempler la réalité. »

Selon le physicien Ilya Prigogine, par contre, aucune intervention extérieure n’est nécessaire. L’univers évolue constamment de manière imprévisible, à cause de l’interaction de chaque élément sur tous les autres. Cet univers plein de créativité et de surprises se suffit à lui-même. Dans un tel monde, « on n’est pas obligé de se référer à une transcendance ». Mais devant l’insistance de l’interviewer, il concède toutefois que cela n’est pas interdit.

De son côté, le biologiste Albert Jacquard semble jongler avec les mots et les concepts. Ainsi, dit-il, le temps n’existant pas avant le Big Bang, il ne peut pas y avoir d’« avant ». Sans avant, il n’y a donc ni création ni créateur. Habile jonglerie, comme lorsqu’il dit à l’abbé Pierre : « Je ne crois pas en Dieu, mais le jour de ma mort je trouverais décevant qu’il ne soit pas là » ! Mais c’est aussi une façon d’éluder la question.

Comme Jacquard à propos de l’univers, un héros de roman pourrait affirmer que rien n’existait avant la première page du livre qui constitue son monde, et donc avant sa naissance en tant que personnage. Le livre se suffit à lui-même, pourrait-il dire, et il n’a pas besoin d’auteur. Puisque le temps du récit a débuté avec la première page, il ne peut pas y avoir d’« avant » le livre. – La même « logique » est à l’œuvre dans les deux cas.

Or, à la fin de l’interview, lui aussi concède que si « dans mon explication du monde, l’introduction de Dieu n’est pas une nécessité logique… cela ne veut pas dire qu’il n’existe pas ». Ainsi, Prigogine et Jacquard, tous les deux poussés par l’interviewer, finissent par admettre la même chose, c’est-à-dire que la science ne peut pas plus nier qu’affirmer l’existence de Dieu : c’est au-delà de ses compétences.

Comme Prigogine et Jacquard, le cybernéticien Joël de Rosnay croit aussi que le monde se suffit à lui-même. Il évacue tout de suite la question des origines (c’est une illusion) sans y répondre non plus (le monde est issu du hasard et aucune réflexion n’est possible sur l’avant) pour se concentrer sur les faits, puisqu’il se dit empirique.

Il s’intéresse à l’« intelligence collective » rendue possible par les réseaux comme le téléphone portable et l’Internet. Cette intelligence est neutre, en ce sens qu’elle peut être utilisée autant pour le bien que pour le mal. Cependant – il ne le réfute pas –, certains courent le risque de remplacer les contacts humains réels et les expériences vécues par des communications et des jeux virtuels.

« Ira-t-on vers ce qui est meilleur pour l’homme ou vers ce qui est pire ? La réponse relève de la foi. Mais moi, je ne suis pas croyant, je suis un scientifique et je regarde les faits. »

À la question de la création du monde, le botaniste Jean-Marie Pelt répond clairement qu’on ne peut donner un sens à l’univers de manière scientifique. « Maintenant, si j’introduis l’idée d’une volonté créatrice, je parle alors de mes convictions spirituelles et c’est tout à fait autre chose. »

Ce qu’il déplore, par contre, chez certains scientifiques, c’est « un rationalisme exacerbé, où l’on considère qu’être croyant, c’est automatiquement être obscurantiste » – un réflexe que semblent avoir eu les trois hommes de science précédents ! Il regrette aussi qu’on n’utilise pas assez l’intuition de nos jours, elle qui est pourtant essentielle à la science. En effet, les grandes découvertes ne sont pas le fruit de l’analyse, mais d’« intuitions extrêmement fortes » dans le cas de Newton et par « une sorte de révélation » en images pour Einstein.

C’est vrai aussi qu’il y a de l’autoorganisation dans l’univers, dit-il encore, mais cela n’explique pas tout et il subsiste toujours une part de mystère, parce que les limites de l’homme l’empêchent de comprendre l’illimité. « Il ne faut pas s’imaginer qu’on peut se mettre l’infini dans la poche », nous dit-il en utilisant une image saisissante. « On peut juste l’effleurer. »

Le monde est construit sur l’amour, sur la collaboration, conclut-il, et pas seulement sur la compétition. Car tout repose sur l’attraction d’éléments qui, en s’unissant, produisent des associations de plus en plus complexes, comme dans la progression qui va des particules élémentaires aux atomes, puis aux molécules, aux cellules, aux tissus, aux  organes, aux organismes, aux sociétés…

Finalement, nous empruntons au médecin et philosophe Henri Atlan les paroles suivantes, qui concluent notre tour d’horizon : « Je ne pense pas que ce soit la fonction de la science que d’enchanter le monde – ni de le désenchanter d’ailleurs… Et toutes les théories que l’on peut tenir sur les origines de la vie demeurent spéculatives… Certains domaines échapperont peut-être toujours à la méthode scientifique. »

Que pouvons-nous retenir de tous ces propos ? D’abord, que le domaine de la science se limite à la matière, ce que chaque homme de science affirme très clairement. Tout ce que nos sens peuvent percevoir appartient à la matière, même avec l’aide de tous les outils que l’on pourra inventer pour nous aider en ce sens. L’intellect lui-même n’est qu’un produit de notre cerveau matériel. Donc, logiquement… tout ce qui dépasse la matière dépasse aussi l’intellect !

Mais l’intellect constitue-t-il notre véritable conscience ? Les expériences de mort imminente (EMI) témoignent pourtant du contraire, puisqu’elles démontrent que la conscience persiste lorsque le cerveau ne fonctionne plus.

D’autre part, Jean-Marie Pelt a souligné le rôle déterminant de l’intuition dans les découvertes scientifiques. Or, l’intuition ne fonctionne pas par analyse fastidieuse de données, fusse avec l’aide de puissants ordinateurs, mais bénéficie plutôt d’un lien avec notre conscience supérieure, notre moi d’origine spirituelle. Cette conscience spirituelle nous donne accès à des notions que nous percevons en images, comme c’était le cas pour Einstein.

La science et la technologie actuelles posent de grands défis d’ordre moral : Peut-on transformer à notre guise les êtres vivants, qu’il s’agisse de plantes ou d’animaux dont on manipule les gènes ? À quel point pouvons-nous modifier l’ordre naturel de la reproduction et de la gestation humaines ? Qu’est-ce qui nous empêche de produire des embryons en laboratoire et de les faire grandir dans des utérus artificiels, sans contact avec une mère humaine ?

Toutes ces possibilités semblent envisageables et intéressantes du point de vue scientifique, sans grande crainte de résultats catastrophiques possibles… mais seulement pour celui qui les considère d’un point de vue strictement intellectuel. Il en va autrement pour l’homme de science dont le travail repose encore sur l’intuition. Pour celui-ci, de telles manipulations de la nature posent forcément un grand dilemme éthique et des problèmes de conscience, puisque son point de vue est plus spirituel, et donc plus moral.

UN APERÇU SPIRITUEL DE LA CRÉATION

Si la science et l’intellect ne peuvent remonter plus loin que le point d’origine de notre univers matériel, l’esprit en nous peut le faire, et nous le suivrons maintenant dans notre voyage intérieur en nous servant de notre intuition, qui constitue le lien entre notre esprit et le cerveau.

Au-delà du Big Bang, nous voyons ainsi, en images… des plans plus légers qui n’appartiennent pas à la matière, mais la précèdent, car l’univers s’est développé de haut en bas. Notre esprit est originaire d’un de ces plans plus légers. Au-dessus d’eux se trouvent d’autres mondes de plus en plus éthérés et lumineux.

Notre vision du monde comprend maintenant des plans spirituels au-dessus de la matière, mais la question demeure essentiellement la même, c’est-à-dire : D’où proviennent tous ces mondes ? Ils ont dû, eux aussi, avoir une origine ! Lorsque nous parvenons au sommet de ceux-ci, la réponse devient évidente, du moins de manière intuitive : ils sont si clairs et si animés qu’ils ne peuvent avoir jailli du néant. Et plus ces mondes sont lumineux, jusqu’à l’incandescence, plus nous ressentons la grandeur de leur origine.

La Genèse raconte, de manière imagée, la création du monde : l’Esprit de Dieu planait sur les eaux et dit « Que la Lumière soit ! » De cette Lumière projetée dans le néant, toute la création prit forme. Voilà bien la source de tous ces mondes que nous avons parcourus en pensée !

Tout ce qui a eu un commencement est issu du Créateur. Lui seul est non créé. Le plan divin existe aussi depuis toujours, ayant pris forme naturellement à partir de l’irradiation de l’Éternel. Lorsque Celui-ci permit, par un acte de Volonté, qu’une partie de son rayonnement pénètre le néant – ce que la Genèse exprime par les paroles « Que la Lumière soit ! » –, la création prit forme, là où il n’y avait rien avant.

Mondes après mondes se sont construits, se refroidissant en s’éloignant et en descendant, marche après marche. À chacune d’elles, des êtres pouvaient s’éveiller et se développer. Les germes des esprits humains ont pour origine un plan déjà passablement éloigné et refroidi. Or, pour qu’ils s’éveillent, ces germes d’esprit ont dû être plongés encore plus bas, dans la matière où nous sommes en ce moment.

Notre intellect terrestre ne nous permet pas de voir plus loin que la matière. Seule l’intuition, qui nous relie à notre moi spirituel, peut nous permettre de ressentir ce qui existe au-dessus de celle-ci – ce qui existait avant le Big Bang qui aurait pris place il y a quelque 14 milliards d’années… Un temps à peine concevable pour notre intelligence terrestre – tout en étant apparemment peu de choses à l’horloge cosmique !

Sur un site Internet où il est question du Big Bang, un internaute anonyme offre ce commentaire : « Et puisque la matière et l’énergie entrent dans la même équation, est-il si fou que çà de penser que la matière est un état de l'énergie ? Une simple cristallisation ? Alors au-delà de toute apparence, il n’y aurait que l’énergie comme réalité ultime. »

Il réfère ici à l’équation d’Einstein : E = MC2, selon laquelle la matière [M] est énergie [E]. Cette façon de voir les choses, scientifiquement acceptable, devrait aussi ouvrir la porte à la reconnaissance de l’existence d’une Origine première à cette énergie qui, logiquement, doit bien jaillir de quelque part…

Normand Charest

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